Boulay, l’Argonaute…

Dans la mythologie grecque, les Argonautes étaient des héros qui traversèrent les mers à bord d’un navire qui s’appelait l’Argo pour retrouver la Toison d’or d’un bélier ailé. Dans la Ligue Canadienne de Football, les Argonautes sont les éternels rivaux des Alouettes qui, comme toutes les équipes sportives montréalaises, ressentent toujours un plaisir bien particulier à battre une formation torontoise. Autant les gens de Québec se nourrissent de la haine profonde qu’ils vouent à tout ce qui représente Montréal, autant les gens du 514 sont incapables d’aimer quoi que ce soit de la Ville-Reine. Bon, Toronto ne nous obsède pas autant que Montréal semble obséder le monde du gros village à l’autre bout de la vingt, mais on ne l’aime pas pour autant.

C’est pourquoi je dois avouer avoir ressenti un pincement au cœur en voyant mon ami Étienne Boulay dans l’uniforme des Argonauts mercredi soir. Le bleu des « boatmen » ne lui va pas du tout. Pas plus qu’il ne va bien à Dany Desriveaux, un autre ancien Alouette forcé à l’exil. J’aurais pu les imaginer dans n’importe quel autre uniforme sauf celui des Argonauts. Mais bon, il faut bien qu’ils gagnent leur vie.

Étienne Boulay. (Presse Canadienne)

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, ni Boulay ni Desriveaux n’auraient pu s’imaginer poursuivre leur carrière à Toronto-la-Pure. Boulay était devenu l’image des Alouettes, le joueur que l’on voyait le plus sur toutes les tribunes; du show de variété à une émission de cuisine en passant par les différentes émissions sportives, le maraudeur âgé de 28 ans a probablement été, à lui seul, plus visible à la télé au cours de la dernière année que tous ses coéquipiers réunis. Quant à Desriveaux, il était un loyal soldat qui ne se plaignait jamais de son utilisation restreinte et qui se prêtait volontiers à toutes les sorties publiques exigées par les Alouettes. Peu de gens savent aussi que Desriveaux consacrait beaucoup de temps à rencontrer des jeunes en difficultés dans les écoles de la rive-nord, désireux d’influencer positivement leurs vies et les aider à retrouver le droit chemin.

Aujourd’hui à Toronto, Boulay et Desriveaux sont redevenus des gladiateurs plus ou moins anonymes dont le seul rôle sera de jouer au football. Tous deux auront accepté des coupures de salaire afin de poursuivre leurs carrières dans une ville où ils passeront désormais inaperçus jusqu’au jour où l’un d’entre eux saura réussir le gros jeu donnant la victoire aux Argonauts. Imaginez si c’était lors de la 100e finale de la Coupe Grey en novembre prochain!

Que Scott Milanovich et Chris Jones aient faussé compagnie à Marc Trestman et aux Alouettes pour tenter de faire des Argonauts une organisation gagnante c’est une chose. D’imaginer Étienne Boulay ou Dany Desriveaux soulever la Coupe Grey dans l’uniforme des Argos c’est pas loin du cauchemar pour tout montréalais qui se respecte. On est loin d’être rendu là mais c’est tout de même une possibilité.

Vous êtes plusieurs à me demander, comme l’a fait Mathieu Proulx cette semaine alors qu’il animait Bonsoir les Sportifs, si les Alouettes n’ont pas commis une grosse erreur de marketing en se débarrassant d’Étienne Boulay. Je serais tenté de répondre que oui. Mais je serais aussi tenté de vous dire que la trop grande visibilité médiatique d’Étienne aura peut-être aussi été l’une des causes de sa sortie inattendue du paysage sportif montréalais. L’entraîneur-chef Marc Trestman n’aime pas trop les joueurs qui attirent les caméras et les réflecteurs. Je regarde ceux qui ont été chassés de Montréal au cours des dernières années et je vois plusieurs des « préférés » des journalistes, plusieurs de ceux qui ne parlaient jamais la langue de bois. Remarquez que ce n’est peut-être qu’une coïncidence. Mais peut-être que ce n’en est pas une non plus.

Quand un collègue a demandé cette semaine à Trestman de lui parler de Kyries Hebert, celui qui a ravi le poste de maraudeur partant à Étienne Boulay, l’entraîneur-chef des Alouettes a d’abord insisté sur les qualités du louisianais à l’extérieur du terrain : « Il a beaucoup d’enthousiasme pour son sport, il est le même homme à tous les jours; son éthique de travail est irréprochable, il mène en montrant l’exemple tant dans les salles de réunion que sur le terrain. »

Je ne m’habituerai jamais à voir Étienne Boulay porter les couleurs des Argos. Mais c’est peut-être aussi la meilleure chose qui lui soit arrivée. Est-ce que les Alouettes ont perdu au change? Ils ont perdu un porte-parole remarquable mais sans rien enlever aux qualités athlétiques de Boulay, il faut admettre que ce Kyries Hebert, avec ses 6’3 et 220 livres de muscles, est lui aussi une bête redoutable sur un terrain de football. Or, aux yeux de Jim Popp, c’est tout ce qui compte. On le vante régulièrement pour avoir réussi à trouver constamment des joueurs qui font des Alouettes une équipe compétitive bon an, mal an. Cela se traduit aussi par des décisions qui peuvent à l’occasion être impopulaires, même dans une ville où les partisans passent 365 jours par année à analyser toutes les décisions de la direction des Canadiens de Montréal.

Étienne Boulay est parti parce que Kyries Hebert s’est imposé aux yeux de Marc Trestman dès le mini-camp qu’ont tenu les Alouettes à Orlando. Il a aimé ses qualités athlétiques, son leadership, son sens du football et sa condition physique. Kyries Hebert, qui n’a pas joué au football en 2011, se montrait aussi peu gourmand sur le plan financier. En perdant son poste de partant, Boulay ne pouvait plus, dans la vision des choses d’un Jim Popp, continuer de gagner deux fois plus d’argent qu’Hebert. Oubliez le marketing, oublier les coups de cœur du coach, ce fut d’abord et avant tout une décision d’affaires.

Or en affaires, Jim Popp est intraitable. Il ne laisse pas ses émotions le guider. Certains anciens joueurs iront jusqu’à dire qu’en matière de football, Popp n’a pas de cœur. C’est aussi pourquoi il a la réputation de bâtir des équipes gagnantes.