C-A Marchand: L’insupportable patriotisme olympique



Je n’avais que quinze ans en 1976 lorsque les Jeux Olympiques ont envahi ma ville qui, malgré l’aventure de l’Expo 67, était toujours un peu provinciale, repliée sur elle-même. Quatre ans plus tôt, à l’automne de mes douze ans, nous avions battu comme il se devait les méchants communistes venus de l’URSS lors du rendez-vous du siècle. Comme tous les garçons de mon âge, j’avais le patriotisme aussi exalté que la plupart de nos aînés par la propagande que l’on nous servait même ici au Canada.

Avant les Jeux de la XXIe Olympiade, il y a eu un premier élément déclencheur pour mettre un frein à mon patriotisme sportif effréné.

Le 31 décembre 1975, la redoutable équipe de l’Armée Rouge est venue disputer un match nul historique de 3-3 face au Canadien de Montréal. Vladislav Tretiak avait multiplié les arrêts spectaculaires pour empêcher les Lafleur, Shutt, Lemaire et compagnie de donner au tricolore la chance de rosser les Russes. J’étais au Forum ce soir-là, avec mon père. Après le match, la foule s’est levée et a longuement ovationné Vladislav Tretiak. Ce n’était plus un méchant communiste. Ce n’était plus un ennemi venu de l’U.R.S.S. mais plutôt un sapré bon gardien de but. J’ai vu des larmes d’émotion couler sur les joues de Tretiak qui ne s’attendait certainement pas à recevoir un tel hommage d’une foule de «capitalistes dégénérés» comme on n’en trouvait qu’en Amérique. Je me souviens encore très bien d’en avoir été ému.

La flamme olympique à Montréal, en 1976. (Getty Images)Je suis tombé amoureux en 1976, comme bien des garçons de mon âge, d’une jeune Roumaine de quatorze ans qui, dans ce même Forum de Montréal, nous a tous fait découvrir que la gymnastique pouvait être gracieuse et poétique et pas seulement une discipline spartiate et douloureuse comme celle que nous enseignait un ancien olympien égyptien au Collège Notre-Dame. Nadia Comaneci a été parfaite et le Forum a explosé comme si Guy Lafleur venait de marquer le but vainqueur d’une série contre les Bruins. Le Temple du hockey venait de découvrir une nouvelle idole et ce n’était même pas une p’tite fille de chez nous! Les Québécoises qui ont été baptisées Nadia à la fin des années 70 sont toutes héritières de la petite Roumaine.

J’étais loin de m’imaginer que je deviendrais un jour commentateur sportif mais grâce à Nadia, j’ai découvert que ma passion du sport n’avait pas à se limiter au hockey, au baseball ou au football. Pour vous dire, je ne connaissais à peu près rien alors de la course automobile à l’exception des aventures de Michel Vaillant qui me passionnaient des années. J’en connaissais encore drôlement moins sur la gymnastique, le cyclisme, l’athlétisme, la natation et toutes les autres disciplines sportives qui composent la mosaïque olympique. Les Jeux de 1976 sont gravés à jamais dans ma mémoire et dans celles de milliers de montréalais.

En 1992 j’ai eu la chance de couvrir les Jeux d’Albertville. J’ai redécouvert, à l’aube de la trentaine, l’esprit olympique et des athlètes qui fraternisaient joyeusement entre les compétitions. Il y a une belle énergie aux Jeux, de belles amitiés qui se créent entre athlètes de tous les pays du monde. À cet égard, l’esprit du baron de Coubertin demeure à peu près intact malgré la dictature de la publicité, de la télévision et du CIO.

Il y a quatre ans, j’étais à Pékin. Malgré toutes les craintes véhiculées par les médias les plus réactionnaires de la planète, ce furent de très beaux Jeux. Je me suis même surpris à devenir complètement accro des courses de canoë-kayak et d’aviron. Encore une fois, malgré des mesures de sécurité toujours de plus en plus contraignantes, malgré les règlements de plus en plus nombreux imposés par les diffuseurs officiels et les commanditaires, j’ai baigné dans l’esprit olympique pendant les trois semaines de l’événement et même davantage.

J’aime les Jeux olympiques. J’aime les athlètes qui, pendant des années, travaillent souvent dans l’ombre, ces jeunes rêveurs qui vivent comme des Spartiates et s’imposent des sacrifices qu’aucun autre adolescent n’accepterait qu’on lui impose. Je compatis avec eux quand ils pleurent d’être passés si près d’une qualification, d’un podium, ou d’une médaille d’une autre couleur que le bronze ou l’argent. J’applaudis avec ferveur ceux qui réussissent à dépasser leurs attentes et réussir, sur la plus prestigieuse scène sportive qui soit, à gagner une médaille ou battre un record.

J’ai hâte à la cérémonie d’ouverture, mais j’ai encore plus hâte que ça commence pour vrai. Hâte de voir les meilleurs athlètes au monde me faire découvrir de nouvelles disciplines ou m’ébahir dans celles que j’aime déjà. J’ai résolument l’esprit olympique même si, saison des Alouettes oblige, je serai à des milliers de kilomètres de Londres, un de mes villes préférées sur la planète. J’ai l’esprit olympique mais je vous préviens, j’ai horreur du patriotisme olympique. J’exècre le «nationalisme» olympique: autant celui que professait Adolf Hitler que celui des Américains ou des Chinois. Les politiciens ont le don de gâcher une belle fête.

J’ai envie de vomir à chaque fois que je vois un politicien se bomber le torse parce que «NOUS» venons de gagner une autre médaille. Ils sont bons pour ça, les politiciens. Ils sont bons pour prendre le crédit pour les efforts des autres. Ils sont bons pour transformer une performance sportive en preuve tangible de la qualité d’un gouvernement ou d’une quelconque idéologie politique.

Les pays ne gagnent jamais de médailles. Ce sont les athlètes qui les gagnent. Et même quand ils remercieront leur pays, au même titre que leurs commanditaires, chaque médaillé olympique sait très bien que ce sont ses efforts et ses sacrifices qui lui ont valu le podium. Rien d’autre. Bien sûr que j’aimerais voir Clara Hughes sourire à pleine dents avec une autre médaille au cou. Bien sûr que je souhaite qu’Alexandre Despatie, Emilie Heymans, Meighan Benfeito, Roseline Filion, Jennifer Abel et la gang du plongeon raflent tout. C’est moins par chauvinisme que parce que j’ai appris à les connaître au fil des ans et à m’attacher à elles et à eux.

Ne me demandez donc pas combien de médailles le Canada gagnera ni combien de nos athlètes québécois reviendront triomphalement de Londres avec leurs breloques olympiques. Je m’en fous. C’est le moindre de mes soucis. Demandez-moi plutôt qui me fera frémir comme le fit jadis la petite Nadia Comaneci. Qui saura m’épater comme l’a fait Émilie Heymans il y a quatre ans, formidable médaillée d’argent en Chine au grand dam des spectateurs locaux? Qui me tiendra en haleine pendant moins de 10 secondes pour l’épreuve du 100 mètres? Demandez-moi combien de nouveaux sports sauront venir me faire vivre des émotions inédites. Combien d’athlètes sauront m’émouvoir aux larmes que ce soit par leur improbable victoire ou leur dramatique échec.

Oui j’ai l’esprit olympique mais de grâce, pendant les trois prochaines semaines, abstenez-vous de brandir vos drapeaux à chaque fois qu’un athlète canadien monte sur le podium dans une épreuve dont vous n’avez rien à cirer et dont vous ne voudrez même pas regarder la reprise. Rien n’est plus insupportable que le patriotisme olympique.

Pour vous dire c’est quasiment aussi insupportable que d’être témoin de l’admiration obsessive que voue Stephen Harper à la Couronne Britannique et à sa majesté la Reine. C’est vous dire!

Quand je regarde les Jeux, j’entends Peter Gabriel et Kate Bush chanter: Games without frontiers, war without tears. Bons Jeux!