C-A Marchand : Construire un stade, une décision suicidaire?

Depuis quelques jours, la région de Tampa-St Petersburg, sur la côte du golfe du Mexique, est ébranlée par une tempête politico-sportive. Un influent promoteur immobilier de la région a l'intention de bâtir un nouveau complexe sportif multifonctions pour y déménager les Rays de Tampa Bay, qui n'attirent cette saison qu'environ 20 000 spectateurs par match au Tropicana Field, 29e pire assistance des majeures. J'ai un sentiment de déjà-vu.

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Les Rays ont élu domicile au Tropicana Field il y a maintenant quatorze ans. L'endroit peut accommoder plus de 36 000 spectateurs et compte une soixantaine de suites. C'est un stade couvert, donc climatisé, ce qui est indispensable dans cette ville où au mois d'août, la température ressentie est généralement d'environ 42 degrés à tous les jours (plus ou moins 100 degrés Fahrenheit). Ce n'est ni le plus beau, ni le plus désagréable des stades de baseball que j'ai visités dans ma vie. L'endroit est plutôt accessible et ne manque pas de places de stationnement, dans le centre-ville de St-Petersburg. Bref, vous ne m'entendrez pas dire que le Tropicana Field  est désuet et que les Rays ont absolument besoin d'un nouveau domicile. Mais j'ai toujours été de ceux qui ont rejeté l'absurde rhétorique de Claude Brochu et ses disciples à l'effet que le Stade Olympique était trop loin, trop gros et mal conçu pour le baseball.

Ce sont pourtant les arguments des propriétaires de l'équipe qui laissent entendre qu'ils  pourraient délaisser St-Petersburg pour une autre municipalité de la région de la baie de Tampa. Un endroit où il serait plus facile, croient-ils, de faire salle comble. On a déjà entendu ce refrain-là à Montréal. Grand Galop et Petit Trop (Jeffrey Loria et David Samson pour ceux qui les auraient oublié) ont ensuite entonné le même refrain à Miami où ils ont réussi leur grande arnaque à même les fonds publics sans pour autant remplir leurs promesses de gradins remplis et de présenter une équipe de premier plan (avant-derniers dans l'est, les Marlins sont à 18 matches du 1er rang).

Le projet de nouveau stade pour les Rays serait principalement financé par des intérêts privés. Mais les autorités municipales sont accusées d'avoir participé à des négociations secrètes qui auraient débuté il y a plus d'un an avec le promoteur local Darryl LeClair, un milliardaire qui en mène large à St Petersburg : instigateur et financier de la construction d'un hôpital pour enfant, conception d'un nouveau quai qui n'a toutefois pas vu le jour… On le décrit ici comme un visionnaire désireux de voir sa ville continuer à se développer. Mais comme tous les entrepreneurs qui font trop de vagues, il a aussi son lot de détracteurs qui lui reprochent de manipuler le conseil municipal pour servir ses propres intérêts comme si la ville lui appartenait. N'est-ce pas là un scénario qui nous est tous familiers, d'où que nous soyons?

Un des arguments les plus frappants de ce débat concerne l'accessibilité du domicile des Rays. Trop loin aux goûts de certains. La grande région métropolitaine de la Baie (qui inclut Tampa, St Petersburg, Clearwater et leurs multiples banlieues et stations balnéaires) couvre un territoire de plus de 6 600 kilomètres carrés. En comparaison, la grande région montréalaise incluant l'île et ses banlieues, couvre un territoire d'un peu plus de 4 200 kilomètres carrés. La population de la région de Tampa est d'environ 4,2 millions d'habitants comparativement à 3,8 millions pour la région montréalaise. La grande différence (outre le climat) repose sur l'existence d'un réseau de transport en commun beaucoup plus convivial à Montréal qu'ici sur la cote ouest de la Floride. Et c'est là où le débat m'intrigue.

Les Expos sont morts disait-on parce qu'ils n'ont pas obtenu un nouveau stade plus accessible au centre-ville de Montréal. Pardon? J'habite dans l'Ouest de l'Ile et je mets rarement plus de vingt minutes en voiture pour me rendre au Stade Olympique où les Alouettes ont toujours leur vestiaire. De la magnifique Treasure Island jusqu'au Tropicana Field, il faut compter une bonne vingtaine de minutes. Est-ce que ce sont-là des distances qui rebutent désormais les partisans de baseball? Vraiment?

Je vous pose donc la question. Quel est l'emplacement idéal d'un stade de baseball, de football ou de quelque sport que ce soit? La banlieue? Le centre-ville? Lorsque les Alouettes ont déménagé au Stade Percival-Molson, tous les amateurs de football étaient en état de grâce. Quel bel endroit, au cœur de Montréal, avec une vue imprenable sur la ville. Pourtant depuis quelques années, malgré les tentatives de Larry Smith pour cacher la triste réalité à son patron, les Alouettes peinent à faire salle comble dans un stade qui a été agrandi pour accueillir environ 25 000 spectateurs. Il s'agit toujours du plus petit stade de la LCF, soit-dit en passant, même si les Alouettes ont depuis plus d'une décennie, l'une des équipes les plus compétitives qui soient.

Le plus terrifiant, c'est que récemment, j'ai entendu des gens se plaindre de l'emplacement du Stade Percival-Molson. « Avec tous les cônes oranges en ville je n'ai vraiment pas envie de quitter ma banlieue pour aller m'enliser dans le trafic même si j'aime bien le football et les Alouettes », m'a récemment lancé un ami pour expliquer ses absences répétées dans un stade où il a pourtant été l'un des premiers à vanter la situation géographique. J'allais protester lorsqu'il m'a servi un autre argument beaucoup plus troublant : « De toute façon, j'ai un écran 60 pouces, la Haute-Définition et je suis plus au cœur des matches que lorsque j'étais sur place avec mes billets sur la ligne de 50 verges! C'est tellement plus agréable de regarder le match dans le confort de mon foyer!!! »

Il aurait pu ajouter que la bière coûte drôlement moins cher, que ça ne lui coûte rien de stationner dans son garage et qu'il peut même regarder le match en pyjama peu importe la température extérieure.

Le vrai débat est bel et bien là. Les gens recherchent désormais, lorsqu'ils assistent à un événement sportif (ou culturel), tout le confort de leur salon. De Montréal à Tampa, vous souhaitez tous la même chose, soit un stade convivial, dont la construction serait bien entendue financée totalement par des intérêts privés ce qui ne suffira pas pour vous y attirer. Il vous faut un stade facile d'accès, dans un quartier fréquentable près de chez vous, mais pas trop afin de ne pas subir les inconvénients d'un achalandage exagéré. Vous le souhaitez couvert lorsqu'il fait trop chaud ou trop froid mais vous aimeriez bien qu'il ait un toit rétractable pour profiter des plus belles journées du printemps, de l'été ou de l'automne.

Les loges corporatives devraient y être aussi confortables que les plus beaux salons des résidences de Westmount, les écrans géants aussi magnifiques que celui du stade des Cowboys. Vous souhaitez un stade où vous êtes près de l'action, peu importe le prix du billet, mais où vous n'aurez pas le vertige, ou besoin d'un masque à oxygène, dans la dernière rangée. Et, parce que vous êtes nostalgiques, vous aimeriez d'avantage de soirées où les hot-dogs sont à un dollar et la bière à deux dollars cinquante.

Évidemment, même si tout ça était possible, pour que le stade soit plein à chaque soir, il vous faudrait aussi une équipe gagnante parce que la vie est beaucoup trop courte pour la perdre à encourager une équipe perdante (à moins bien sûr qu'il s'agisse du Canadien dont les partisans n'ont visiblement « pas de vie »).

En 2012, je commence à me demander pourquoi on s'entête encore partout dans le monde à bâtir de nouveaux stades. Les équipes professionnelles n'ont plus besoin que de gigantesques studios de télévision. Parce que plus que jamais, il est de plus en plus difficile de faire sortir les gens de leurs salons.

Quand je vois dans les grands magasins que les écrans 60 pouces ont été supplanté par les nouveaux écrans 70 et 80 pouces, ça ne me rassure pas…