L'Équateur accorde l'asile politique à Assange, Londres s'y oppose

L'Équateur accorde l'asile politique au fondateur de Wikileaks, Julian Assange, réfugié depuis deux mois dans son ambassade à Londres. Cette décision a aussitôt été rejetée par la Grande-Bretagne, créant une impasse diplomatique entre les deux pays.

Quito a accepté la demande d'asile de Julian Assange, estimant qu'il « n'aurait pas droit à un procès équitable » en cas d'extradition aux États-Unis, a indiqué le ministre équatorien des Affaires étrangères Ricardo Patiño.

L'Équateur a estimé que si l'Australien de 41 ans « était placé en détention préventive en Suède, se produirait une chaîne d'événements qui ne pourraient éviter son extradition » dans un pays tiers comme les États-Unis.

Selon le chef de la diplomatie équatorienne, une fois en sol américain, M. Assange « pourrait être jugé par des tribunaux spéciaux ou militaires et il n'est pas improbable qu'un traitement cruel et dégradant lui soit réservé et qu'il soit condamné à la peine capitale ».

M. Patiño a aussi rappelé qu'à l'issue de près de deux mois de « dialogue au plus haut niveau » avec Washington, Londres et Stockholm, son pays avait recueilli de « sérieux indices » de potentielles « représailles » contre M. Assange, « qui peuvent mettre son intégrité, sa sécurité, et même sa vie en danger ».

L'Équateur « fait confiance au Royaume-Uni pour fournir le plus tôt possible les garanties et le sauf-conduit nécessaires et adaptés à cette situation », a poursuivi le ministre.

Les États-Unis ont rapidement démenti toute pression sur Londres pour appréhender Julian Assange. La porte-parole du département d'État, Victoria Nuland, a fermement rejeté les accusations selon lesquelles le militant aurait besoin de se protéger contre les États-Unis, où il est accusé d'avoir divulgué sur son site internet 260 000 télégrammes diplomatiques américains.

« Il s'agit d'une question qui regarde uniquement les pays concernés et nous n'avons pas l'intention de nous en mêler », a encore souligné Mme Nuland.

Rejet catégorique de Londres

Le gouvernement britannique a réagi à l'annonce de Quito en affirmant qu'il n'autorisera pas le fondateur de Wikileaks à quitter le pays. « Nous ne permettrons pas à M. Assange de quitter le Royaume-Uni et il n'y a aucune base juridique, selon nous, pour agir ainsi », a indiqué le ministre des Affaires étrangères William Hague lors d'une conférence de presse à Londres.

Londres avait plus tôt indiqué que la décision de l'Équateur n'empêcherait pas l'extradition de Julian Assange. « Conformément à notre législation, M. Assange ayant épuisé toutes ses possibilités d'appel, les autorités britanniques sont dans l'obligation de l'extrader vers la Suède. [...] La décision du gouvernement équatorien ne change rien à cela », a indiqué dans un communiqué le Bureau des affaires étrangères et du Commonwealth.

Julian Assange a trouvé refuge à l'ambassade équatorienne le 19 juin pour éviter son extradition en Suède. Il est réclamé par les autorités suédoises après avoir été accusé d'inconduite sexuelle par deux femmes lors de sa visite dans ce pays en 2010. Il a toujours nié les allégations portées contre lui, mais a depuis épuisé tous les recours juridiques pour échapper à son extradition.

M. Hague a estimé jeudi que la situation pourrait perdurer, et qu'il n'y avait aucun risque que les autorités britanniques n'ordonnent un assaut contre l'ambassade où M. Assange est retranché. Le gouvernement équatorien avait soutenu mercredi que Londres avait menacé d'entrer de force dans l'ambassade si M. Assange n'était pas remis aux forces de l'ordre.

En août 2010, le fondateur de Wikileaks avait déclaré que les accusations portées contre lui ne visaient qu'à le réduire au silence, laissant entendre qu'il était victime d'une machination orchestrée par le Pentagone. Il craint d'être extradé de la Suède aux États-Unis et d'y être condamné à la peine capitale pour espionnage après la divulgation par son site de 250 000 télégrammes diplomatiques américains.

Pourquoi l'Équateur?

Les relations entre l'Équateur et Julian Assange ne datent pas d'hier. En novembre 2010, le vice-ministre équatorien des Affaires étrangères, Kintto Luca, déclarait qu'il était prêt à offrir l'asile au fondateur de Wikileaks après qu'Interpol l'eut placé sur sa liste des personnes les plus recherchées. Le président Rafael Correa a démenti cette information le lendemain, accusant Julian Assange d'avoir violé la loi en diffusant, quelques jours auparavant, des câbles diplomatiques américains.

Mais depuis ce temps, M. Assange a entretenu des relations étroites avec l'ambassade de l'Équateur à Londres, et le président équatorien a changé radicalement sa position, potentiellement en raison des révélations de Wikileaks.

En avril 2011, le gouvernement équatorien a expulsé l'ambassadrice américaine Heather Hodges après que Wikileaks eut publié un câble dans lequel elle suggérait que M. Correa était au courant des allégations de corruption contre un policier d'expérience lorsqu'il l'a nommé à la tête de la police nationale. Washington a répliqué en expulsant l'ambassadeur équatorien. Les relations entre les deux pays ont toutefois été rétablies depuis.

En avril dernier, Rafael Correa exprimait ouvertement son appui au fondateur de Wikileaks. Le président équatorien était invité à l'émission de Julian Assange à l'antenne de Russia Today, une chaîne en langue anglaise financée par le gouvernement russe. Durant l'échange amical de 75 minutes, le chef d'État a louangé de façon répétée le travail de Wikileaks.

Paradoxalement accusé de mener une campagne acharnée contre la liberté d'expression, M. Correa a notamment expliqué pourquoi il avait ordonné la fermeture de trois des principales chaînes de télévision du pays. Il a soutenu qu'il avait été victime d'une fronde des banques, qui possèdent la majorité des médias.

Radio-Canada.ca avec AFP, Associated Press, Reuters, BBC, Le Monde et Libération