10 athlètes sous la loupe - Clara Hughes défie le temps

À 39 ans, Clara Hughes est un phénomène de la nature, une athlète hors catégorie, comme les cols qu'elle s'amuse à gravir. Son âge n'a d'égal que son endurance, sa détermination, sa force et son caractère.

Un texte de Manon Gilbert

Pourtant, Hughes ne sent pas l'usure du temps.

« Je suis jeune dans mon corps. Je refuse de vieillir. J'essaie de rester immature. À l'extérieur, je vieillis bien, mais à l'intérieur, je reste moi-même, très jeune », affirme la Canadienne aux six médailles olympiques, un record national qu'elle partage avec son ancienne coéquipière en patinage de vitesse sur longue piste Cindy Klassen.

Contrairement à d'autres sports, l'âge est souvent un mal pour un bien en cyclisme. L'expérience permet de maîtriser et de lire les stratégies. On est ainsi plus apte à réagir rapidement. Bref, c'est un sixième sens qui n'a pas de prix.

Plusieurs coureuses du peloton ont dans la trentaine avancée comme la championne du contre-la-montre des Jeux de Pékin, l'Américaine Kristin Armstrong (aucun lien de parenté avec Lance), 38 ans et principale rivale de Hughes à Londres.

Sur un vélo, la grande rouquine au sourire contagieux est sans pitié. Pas seulement envers ses adversaires, mais aussi envers elle-même. Elle tolère la douleur comme peu d'athlètes. Son endurance a de quoi faire l'envie de plusieurs de ses consoeurs, et même de ses confrères.

Au Premier Studio, un centre d'entraînement qu'elle fréquente à Montréal comme les athlètes olympiques Erik Guay, Alexandre Bilodeau et Alexandre Despatie, et comme les joueurs de la LNH Maxim Lapierre et Andrei Markov, elle écrase toute compétition dans les tests de puissance et d'effort maximum de cinq minutes.

Ce n'est pas pour rien qu'elle fait faux bond aux gars lorsqu'ils partent rouler en vélo. La Québécoise les invite à l'accompagner seulement lors de ses sorties de récupération. Même son entraîneur et mentor depuis un an et demi, Chris Rozdilsky, préfère la mobylette au vélo lors des longs entraînements à intensité élevée.

« Je sais jusqu'où je peux tolérer la douleur. Je connais bien mes limites. Mais moi, je veux trouver de nouvelles limites, des limites que je ne connais pas. Je veux être meilleure, mais tout en m'assurant que c'est bien pour moi. J'espère que je vais découvrir de nouvelles limites à Londres. »

Un coup de patin comme Boucher

Pour atteindre cet objectif, Hughes n'a pas hésité à passer de la parole aux actes l'automne dernier, un an après sa transition du patinage de vitesse au cyclisme.

Pourtant, les résultats étaient déjà au rendez-vous : victoire au contre-la-montre et à la course en ligne des Championnats panaméricains en mai, 1re du Tour de Gila, championne canadienne sur route et 5e du contre-la-montre des Championnats du monde pour conclure la saison en septembre.

Aux mondiaux, après sa course, la native du Manitoba était toutefois au bout du rouleau. Cette sensation inquiétante l'a forcée à revoir sa stratégie. D'où son association avec B2dix pour la gestion et à l'équipe professionnelle Specialized-Lululemon pour l'accès à des courses de haut calibre en Europe et aux États-Unis.

« C'était difficile d'organiser l'entraînement, les camps, d'entraînement, les courses. J'étais comme une entreprise : le président et directeur général, le gérant, l'agent de voyage, le produit. J'ai voulu être juste une athlète, explique celle qui a conservé son titre national au contre-la-montre par près de 1 min 40 s à la fin juin à Lac-Mégantic. B2dix a accepté le projet Clara. J'ai tout ce dont j'ai besoin pour essayer de réussir. »

C'est tellement vrai que la double médaillée de bronze des Jeux d'Atlanta, ses premières médailles olympiques, avoue se sentir dans la forme de sa vie. Seul bémol : son association avec B2dix et son entraîneur obligent la fille de campagne à passer plus de temps à Montréal, loin de son nid douillet à Glen Sutton. Elle possède également une maison près de Salt Lake City, à 2200 m dans les montagnes, un endroit idéal pour l'entraînement en altitude.

Pour mettre le point final à sa préparation, Hughes participera au Tour d'Italie féminin et à une course par étapes en Allemagne en juillet avant de s'envoler vers Londres, où tout ce qu'elle désire, c'est réaliser SA meilleure performance comme aux Jeux de Vancouver quand elle a décroché le bronze au 5000 m, sa plus belle médaille. Plus que l'or de Turin où, malade avant les JO, elle avait dû puiser dans ses ressources pour triompher.

« Depuis que j'ai vu Gaétan Boucher patiner en 1988, je rêvais de ce beau coup de patin qui m'avait inspiré. Je suis arrivée en patinage sur le tard, à 27 ans. Et depuis, la technique m'a toujours échappé, ç'a toujours été une bataille pour être efficace sur la glace.

« Quand j'ai gagné l'or à Turin, ce n'était pas un beau patinage. À Vancouver, j'étais en santé, j'étais inspirée et j'ai pu transposer cette motion. C'était comme si je n'étais pas là, comme si je flottais sur la glace. Je ne pensais même pas à la vitesse ni à l'effort. Je patinais juste bien et c'est pour cela que c'était une course parfaite. »

C'est en franchissant la ligne d'arrivée après cette fameuse course que Hughes a su qu'il était temps d'accrocher ses lames. Et c'est pour cette raison qu'elle est revenue au cyclisme... pour réaliser la course de sa vie, mais sur deux roues cette fois.

« À Atlanta, j'étais une jeune athlète, mais les performances n'étaient pas à leur mieux. Après 10 ans sur glace, j'ai appris ce que c'est une meilleure performance, une bonne performance. J'ai appris beaucoup de choses à l'entraînement et pour les courses. Et je voudrais les appliquer au cyclisme. C'est ce que je fais depuis un an et demi et c'est un voyage magnifique jusqu'à maintenant », dit celle qui ne sait pas jusqu'où le vélo la mènera.

L'excellence avant les médailles

À ceux qui disent qu'elle s'acharne, elle répond qu'elle n'a rien à prouver et qu'elle profite juste de la chance d'être une athlète olympique pour une sixième fois. Cela l'enchante autant que la première fois.

Étonnamment, c'est à Sydney, les seuls Jeux d'où elle est revenue bredouille qu'elle a vraiment compris toute la pesée du mot « olympienne ».

« C'est probablement la médaille que je n'ai pas gagnée à Sydney qui est la plus significative. Cette 6e place (au contre-la-montre) m'a fait réaliser ce que ça signifiait vraiment d'être une olympienne. C'est donner tout ce que vous avez, c'est offrir le meilleur de soi-même et faire abstraction de tout ce qui a mal été afin de vous libérer pour vous permettre de concourir et d'exécuter une course qui signifie quelque chose. »

À Londres, Hughes pourrait passer à l'histoire avec une septième médaille. Mais cette pensée la laisse de glace. L'inspiration, c'est l'héritage qu'elle veut léguer. Elle veut que les gens aient le désir de se dépasser quand ils pensent à elle. Exactement comme l'adolescente rebelle de 15 ans qu'elle était en 1988 l'a été quand elle a vu Gaétan Boucher aux Jeux de Calgary.

« Je ne pense pas à une possibilité de médaille. Je pense juste à l'effort que je dois donner. Je pense juste à rouler librement. Les médailles ne signifient rien pour moi, l'excellence oui. »