Bahreïn : le GP des paradoxes!



Manama ne s’est pas embrasée, du moins pas comme semblaient l’annoncer les médias sociaux. Disputé à une quinzaine  de kilomètres de la capitale de la petite île de Bahreïn, le controversé Grand Prix annulé deux fois plutôt qu’une l’an dernier en raison du printemps arabe, s’est déroulé dans le plus grand calme. Ce ne fut pas une course aussi endiablée que le Grand Prix de Shanghaï, mais on ne s’y est pas ennuyé non plus. Ce fut un bon Grand Prix, bien que ce fut aussi un Grand Prix de malaises… Ce fut surtout, à l’image de la Formule 1, un Grand Prix de paradoxes.

Nico Rosberg, fabuleux vainqueur en Chine, n’a pas connu pareille félicité dans le sultanat du prince Sheikh Salman bin Hamad al-Khalifa, celui que les manifestants chiites voudraient écarter du pouvoir au nom d’une démocratie qui m’apparaît de prime abord, toute aussi douteuse que la dictature qui les opprime. Ces gens-là rêvent de la démocratie à l’iranienne. Vous me permettrez d’hésiter à les ovationner à tout rompre et à me joindre à eux pour scander avec enthousiasme « so…so…so…solidarité. ». Si le régime en place et ses opposants chiites sont les deux seules alternatives qui s’offrent au peuple bahreïni je me dis qu’ils sont davantage dans la merde que l’on pourrait croire et que ce n’est pas l’apparition soudaine de la démocratie qui les en extirperait. Peut-être suis-je de mauvaise foi, c’est possible.

Nico Rosberg REUTERS/Darren Whiteside


Revenons plutôt au petit Nico dont je deviens un peu plus fan à chaque course. Rosberg a de nouveau démontré son cran et même sa témérité en résistant tour à tour aux  furieux assauts de Lewis Hamilton et Fernando Alonso pour défendre sa cinquième place que même une visite chez les commissaires ne lui a pas fait perdre. J’en suis fort heureux. Bien sûr, Alonso n’est pas content, mais bon, Alonso n’est jamais content. Et quand il ne l’est pas, je le suis. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça.

Si Alonso se lamente allègrement sur Twitter, le champion défendant Sebastian Vettel est aux anges et il aura signé son premier succès de 2012 devant, ô surprise, les Lotus de Kimi Raïkkönen et Romain Grosjean. Le finlandais est toujours aussi enthousiaste qu’un homme au bord de la dépression nerveuse, mais le jeune Français, si heureux d’être content, me plait beaucoup. Quelque chose me dit que les Montréalais vont vite l’adopter celui-là.

À VOIR | Bahreïn : Vettel résiste

Vettel gagnant, il s’agissait du quatrième vainqueur différent en autant de courses cette saison. Qui plus est, ce fut le triomphe d’une quatrième écurie différente. Quand je regarde le classement des pilotes, même Romain Grosjean et Sergio Pérez peuvent rêver du titre des pilotes à ce stade-ci de la saison. C’est improbable, mais possible. Chez les constructeurs, bien que les astres soient clairement favorables aux Red Bull ou McLaren, les Lotus, Ferrari, Mercedes et Sauber peuvent tous prétendre venir perturber leur alignement céleste. Ne me dites pas que ce ne sera pas là une saison fascinante sur le plan sportif! Ne mêlons donc pas la politique et le sport. Mais si vous insistez…

Ce fut bien entendu, il ne faut pas se le cacher, je l’écrivais dès le départ, aussi la course du grand malaise. Plusieurs s’indignent encore ce matin que la F1 ne roule plus en France, mais qu’elle ne se gêne pas pour vendre ses charmes, on parle, je crois, de plus de 40 millions de dollars, à une petite dictature arabe comme Bahreïn. Il y a tout de même eu au moins un mort et les journalistes qui ne venaient pas couvrir l’aspect sportif de l’événement ont été, pour la plupart, privés du visa nécessaire pour devenir témoins des manifestations de ceux qui disent représenter la majorité chiite. Je ne peux qu’ajouter ma voix à ce manque de transparence. Je ne peux que trouver choquante la désinvolture du président de la FIA Jean Todt face aux récriminations d’une population qui se sent flouée par ceux qui s’enrichissent toujours un peu plus à ses dépens.

Et pourtant, nouveau paradoxe, je sais très bien pourquoi le printemps arabe de Bahreïn n’intéresse personne dans le joyeux univers de notre belle et ô combien très saine démocratie occidentale. C’est en soi le plus grand, voire même amusant, paradoxe de ce Grand Prix que pourfendent les ardents défenseurs de la liberté d’expression. Juste pour rire, je vous mets tous au défi de me nommer un seul chef d’État de pays démocratique qui n’a jamais fraternisé avec un dictateur ou un tyran. Ne perdez pas votre temps, vous n’en trouverez pas un seul.

Les États-Unis n’ont pas hésité à liquider l’infâme Kadhafi. Il ne faut pas s’en étonner. C’était depuis toujours un de leurs ennemis publics de prédilection. Qui plus est, c’était une source d’embarras pour l’Élysée qui a longtemps été sympathique avec le régime libyen pour des raisons commerciales. On appelle ça, je crois, faire d’une pierre deux coups. Mais les Américains sont surtout en très bons termes avec le régime dictatorial de Bahreïn pour des raisons stratégiques autant qu’économiques. D’abord parce qu’ils y ont une base navale qui tient en joue l’Iran, un autre de leurs ennemis jurés, et sa tyrannie basée sur l’intégrisme chiite. Ne vous étonnez pas que les révolutionnaires chiites de Bahreïn, ouvertement antiaméricains et antisémites, ne reçoivent ni la sympathie ni l’encouragement de Washington, Londres ou Paris.

Pour ajouter aux paradoxes que nous aura proposé ce Grand Prix, certains collègues européens estiment, non sans fondement, que les opposants du régime ont probablement été ceux qui auront le plus profité de la visibilité de ce Grand Prix pour rappeler leur existence et marteler leur message alors que depuis un an, ils vivent dans l’indifférence générale sur la scène mondiale. Même Al-Jazzeera, le CNN Arabe, les ignore. À l’inverse, les monarques de ce minuscule pays n’auront pas su, malgré le support de grandes firmes de relations publiques, profiter pleinement de la vitrine que leur offrait cet événement vu par des centaines de millions de téléspectateurs à travers le monde.

Moi, si j’étais le Vizir Iznogoud de Bahreïn, j’expliquerais calmement à mon petit Calife que ce serait mieux de se faire discret, de garder nos millions et de ne pas trop attirer l’attention parce que ça n’en vaut pas la peine, mais alors pas du tout. Ce Grand Prix a-t-il vraiment donné envie à quiconque de passer ses prochaines vacances à Bahreïn? Pour les retombées économiques, on repassera. C’est pourtant l’argument massue que sert Bernie Ecclestone pour faire cracher les gouvernements à travers le monde…

Alors, pourquoi insister et retourner à Bahreïn me demandez-vous? La Formule 1 n’est bien sûr pas à un paradoxe près. Saviez-vous que l’équivalent de notre Caisse de Dépôt à Bahreïn détient environ 40 % de l’écurie McLaren, actuellement deuxième du championnat des constructeurs grâce à ses pilotes Jenson Button et Lewis Hamilton? C’est tout de même amusant que McLaren ait dû se contenter de seulement quatre maigres petits points devant ses partenaires à Bahreïn? Pis après ça, vous viendrez vous plaindre que le sport c’est « arrangé », gens de peu de foi!

Qu’importe, je ne suis pas fâché que ce Grand Prix soit chose du passé au moins jusqu’à l’an prochain. D’ici là, le grand cirque de la F1 se rendra à Barcelone, à Monaco et ensuite, ce sera au tour de Montréal. On pourra enfin ne parler que de performances sportives et non plus de politique. Je trouve ça rafraîchissant. C’est salissant la politique et, ceux qui on déjà visité les paddocks de la F1 savent que les garages y sont d’une propreté irréprochable en tout temps.

Réjouissez-vous, toutes ces controverses sont désormais derrière nous. N’en parlons plus. Oublions Bahreïn et regardons vers l’avenir.

Enfin, la Formule 1 débarquera dans des pays, dont le nôtre, où les gouvernements sont toujours à l’écoute de leurs citoyens et de leurs revendications et encouragent la liberté d’expression sans réserve. Enfin, nous aurons droit à des courses qui se déroulent dans des sociétés démocratiques qui ont à cœur la justice sociale, dans des villes où il n’existe aucune forme de brutalité policière lors des manifestations, où les journalistes ne font jamais l’objet d’écoute électronique, et encore moins de perquisitions malicieuses ou d’arrestations arbitraires.

La F1 revient donc dans la civilisation, là où les pilotes qui monteront sur le podium ne s’aspergeront pas de breuvage gazéifié à l’eau de rose comme ils l’ont fait à Bahreïn, mais bel et bien de Champagne. Finis les malaises et les paradoxes!

Vous ai-je déjà dit que je me méfie des politiciens qui portent des robes longues? Il me semble qu’ils ont l’air plus honnête en complets cravates. C’est même encore mieux quand ils oublient la cravate. Mais bon, c’est peut-être juste moi…